Le burn-out, pour quoi faire ?

Ce qu'implique de donner un nom à la souffrance au travail

Le burn-out

Xavier* avait dix ans d’expérience dans son entreprise d’informatique quand une réorganisation a modifié ses conditions de travail. Cette réorganisation a amené une surcharge de travail, une discrimination à son égard de la part de sa nouvelle hiérarchie, une perte d’autonomie et une situation d’isolement dans son nouvel environnement de travail. Il fait alors ce qu’il appelle un premier burn-out, et part pour une dizaine de jours d’arrêt de travail. Dans les deux années suivant ce premier burn-out, d’autres sources de stress professionnel apparaissent. Les ressources humaines de son entreprise finissent par lui conseiller d’arrêter de travailler et de consulter un médecin, Xavier souffre alors également de nombreux troubles physiques (bégaiement, tics, …). Il est en arrêt maladie longue durée depuis 2011 pour « burn-out ».
*Le nom de la personne a été modifié à sa demande.


Comment aborder la souffrance au travail : l’avènement du burn-out

Qu'elle réponde à un changement des environnements professionnels ou à une attention accrue portée à l'épanouissement au travail, la question de la souffrance au travail est devenue dans les sociétés modernes un enjeu central de santé publique, dont l'opinion publique et les médias, mais également les gouvernements se sont emparés depuis maintenant une trentaine d'années. En France, la prise de conscience, à la fin des années 2000, suite aux premiers cas de harcèlement moral et à une série de suicides dans de grandes entreprises françaises (France Télécom, Renault) a placé les "risques psychosociaux" (RPS) au coeur des débats, et des politiques publiques. L'amélioration de la qualité de vie au travail est désormais une "priorité nationale", d'après Marisol Touraine en 2016). Intégrés au langage officiel, les RPS désignent un ensemble de "risques pour la santé mentale, physique et sociale engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental" selon le rapport du collège d’expertise sur le suivi des RPS au travail de 2011, à la demande du Ministère du travail. Leur prévention occupe d'ailleurs la majeure partie du Plan santé au travail 3, 2016-2020, qui annonce à ce sujet "faire un focus sur le burnout".

Parmi l'ensemble des termes regroupés dans la souffrance au travail, le burn-out ou "syndrome d'épuisement professionnel" s'affirme en effet comme un phénomène croissant des sociétés modernes et une notion qui revient systématiquement dans les débats sur les situations de travail. Parfois utilisé pour dénoncer une société individualiste qui en demande toujours plus, ce concept est aujourd'hui passé dans le langage courant pour désigner toutes les formes de malaise au travail, quels qu'en soient les causes ou les symptômes, associés aux récents bouleversements économiques et à une révolution des conditions et méthodes de travail. Les particularités du syndrome du "burn-out" ont pourtant été l'objet de nombreuses recherches cliniques depuis les années 1970. Le résultat n'est autre qu'une "cacophonie psychosociale" selon les mots de Philippe Zawieja, auteur d'un ouvrage de mise au point sur le burn-out, pour lequel se bousculent des dizaines de définitions dont l'utilisation varie selon les lieux, les acteurs et les époques sans permettre de réelle avancée dans le domaine.

Une conceptualisation progressive et inachevée

Si l’on a tous déjà entendu « je stresse » ou « je suis en plein burn-out », pour désigner un état de fatigue passager au travail, le concept désigne à la base une réalité aussi mal définie que mal reconnue.
La première mention du concept d’épuisement professionnel est faite par le psychiatre français Claude Veil en 1959. Selon lui il s’agit d’un “état”, qui est le fruit de la rencontre d’un individu et d’une situation. Le terme de « burn-out » apparaît dans les années 1970. Les réflexions théoriques sur le concept sont initiées par les travaux du psychiatre allemand Herbert Freudenberger en 1974, pour décrire l'épuisement au travail de professionnels de la santé et de bénévoles travaillant avec des toxicomanes. Il le désigne alors comme “un état de fatigue et de frustration, de dépression, provoqué par l’engagement dans une cause, un mode de vie ou une relation, et qui échoue à produire les résultats escomptés”, alliant une surcharge de travail à une souffrance éthique dans une situation de travail "émotionnellement exigeante". Les travaux de Christina Maslach et Susan Jackson en 1976 ont contribué à populariser cette notion et à la légitimer dans le monde scientifique. Celles-ci proposent une définition plus précise ainsi qu'un outil de mesure, le Maslach Burnout Inventory (MBI), sous la forme d'un questionnaire explorant les trois dimensions qui structurent le syndrome selon Maslach: épuisement émotionnel, dépersonnalisation et perte d'accomplissement de soi. Cet instrument domine aujourd'hui la littérature internationale en matière de burn-out. Sa théorie explique que si un soignant s’investit trop, notamment émotionnellement, auprès des malades dont il a la charge, il risque d’épuiser ses réserves d’énergie et d’empathie. Elle concernait initialement les travailleurs du "care" (aide-soignants, infirmiers, ...) et les personnes "dont le travail nécessite un contact permanent avec autrui". Le concept de burn-out a ensuite été étendu, à partir de cette description, à l'ensemble des professions en mettant l'accent sur le surinvestissement des travailleurs dans leur activité. Plus récemment, Philippe Zawieja, en s'appuyant notamment sur les travaux de Schaufeli et Enzmann (1998), a établi une définition synthétique consensuelle:

Le burn-out est un état d'esprit durable, négatif et lié au travail affectant des individus "normaux". Il est d'abord marqué par l'épuisement, accompagné d'anxiété et de stress dépassé, d'un sentiment d'amoindrissement de l'efficacité, d'une chute de la motivation et du développement de comportements dysfonctionnels au travail. Cette condition psychique résulte d'une inadéquation entre l'intention du travailleur et la réalité de sa situation professionnelle.

Le burn-out ne fait actuellement pas l'objet d'un diagnostic officiel dans les classifications nosographiques internationales. Plus de 130 manifestations du burn-out ont pu être toutefois identifiées par des études tentant d'objectiver ce syndrome, mais la grande variabilité de ces symptômes ne permet pas d'établir une entité clinique spécifique ni de quantifier sa prévalence, qui s'étendrait à des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes, avec des effets brutaux et durables.

Une symptomatologie du burn-out :

- Manifestations émotionnelles : perte de contrôle, peurs irrépréssibles, attitude apathique, dépressivité, perte des valeurs et de l'empathie, perte de sens généralisée
- Manifestations comportementales : isolement social, agressivité, cynisme, désengagement moral envers autrui et envers le travail, absentéisme, manque d'énergie, consommation de substances
- Manifestations cognitives : diminution de l'efficacité cognitive, troubles de concentration et de mémoire, désorganisation, indécision, résistance au changement, situations d'échec professionnel fréquentes
- Retentissements somatiques : douleurs dorsales, céphalées, nausées, vertiges, troubles du sommeil, prise ou perte de poids


Pourquoi étudier le burn-out : notre projet

L'utilisation large du terme "burn-out" est ainsi controversée tant sa définition est loin de faire consensus et tant il est pourtant employé de manière croissante comme une modalité de la souffrance au travail, une façon de la décrire, variable selon celui qui l'utilise. Preuve de l'urgente nécessité d'une clarification, d'une quantification et d'une prise en charge du phénomène en pleine croissance, l'Assemblée Nationale a décidé en 2016 de créer une mission d'information "relative au syndrome d'épuisement professionnel (ou burn-out)" (consulter le rapport). Alors, pourquoi le burn-out, plutôt que d'autres troubles similaires, pour aborder la souffrance au travail ?
"Sans doute ce mot doit-il son succès à son aptitude à décrire et à cristalliser, mieux que d'autres et dans des conditions sociohistoriques particulières, une préoccupation sociétale plus large", indique Philippe Zawieja dans son ouvrage, et il sera précisément l'objet de ce site d'explorer ce que permet ou ne permet pas cette notion, ses potentialités et son utilité pour mettre en débat la qualité de vie au travail. Nous tenterons ainsi de cartographier une controverse dont les dimensions sont multiples, à la fois médicales, juridiques, économiques et sociales, et les enjeux bien plus larges que d'en faire l'étendard d'une dénonciation de l'organisation capitaliste du travail. Nous nous demanderons ce qu'implique de poser un nom avec un tel périmètre à la souffrance au travail.
Nous verrons ainsi ce qu'apporte la notion de burn-out, de manière positive comme négative, à la considération de la santé et de sécurité au travail, en particulier en termes de reconnaissance de la souffrance au travail ainsi qu'en termes de perspectives de réparation pour ceux qui en seraient atteints. Nous étudierons également ce que le recours au "burn-out" apporte au débat sur la prévention des troubles psychiques au travail.