Le burn-out, pour quoi faire ?

Ce qu'implique de donner un nom à la souffrance au travail

Reconnaître une maladie

Le burn-out, un nouveau diagnostic ou une évolution linguistique ?

Un trouble spécifique dans la souffrance au travail ?

Une des premières questions qui se pose sur le burn-out est la possibilité ou non de le différencier d’autres troubles et donc la pertinence ou non de ce concept supplémentaire. Ces troubles sont rassemblés dans une catégorie large de « RPS », risques psychosociaux. Muriel Barbé établit cependant une distinction dans cette catégorie entre ce qui relève des facteurs de risque psychosociaux, c’est-à-dire les situations à risque sur les personnes, et d’un autre côté les troubles psychosociaux, qui sont les conséquences individuelles et collectives de la réalisation des risques. Le burn-out fait donc partie de cette catégorie. Le cabinet Barbé dans ses documents distribués lors de ses interventions liste plusieurs troubles psychosociaux, allant de la symptomatologie physique et des manifestations émotionnelles jusqu’au suicide. Le syndrome d’épuisement professionnel est inscrit juste avant le suicide. Lors de notre entretien, Muriel Barbé a ainsi précisé que le burn-out était "le bout du bout du bout de la souffrance au travail". Elle considère donc le burn-out comme étant une situation bien spécifique au sein de la souffrance au travail.

Il s'agit de la position la plus répandue concernant le burn-out. Un rapport édité par le ministère du travail, l’INRS et l’ANACT présente dans une partie intitulée « Les spécificités du burn-out » une définition du burn-out par rapport à d'autres troubles psychosociaux que sont le stress, l’addiction au travail, la fatigue chronique et la dépression. Il faut noter la différenciation qui est faite entre le burn-out et la dépression. La dépression semble toucher tous les domaines, c’est-à-dire autant les malades dans leur vie professionnelle que leur vie privée, et correspondrait à un « état » de l’individu. Au contraire, le burn-out renvoie essentiellement à la vie professionnelle, étant associé à un phénomène de dépréciation subjectif dans le travail. Il y a cependant l’idée que le burn-out peut s’aggraver en dépression, ce qui complexifie davantage le positionnement du burn-out au sein des RPS.

Rapport de l’INRS et de l’ANACT

Le burn-out se différencie du stress en cela qu’il est également caractérisé par une attitude et des comportements négatifs envers les collègues, les clients ou les patrons, tandis que le stress n’induit pas forcément d’attitudes négatives envers autrui. Cette dernière caractéristique renvoie au contexte premier de conceptualisation du burn-out : les infirmières qui « déshumanisaient » leurs patients. Le conflit de valeurs est également fréquemment invoqué dans les facteurs déclencheurs d’un burn-out. On parle à cet égard d’ “emotional exhaustion” ou de “compassion fatigue”.

Proche de cette notion de stress au travail, on a également la notion de « job strain » développée par Robert Karasek en 1979. Il décrit par là une combinaison entre une forte demande psychologique pour une faible latitude décisionnelle, ce qui aboutit à une situation de stress maximale. Il réalise à partir de ce concept théorique une classification pratique des professions selon la demande psychologique et la latitude décisionnelle qu’elles impliquent. Le tableau ainsi construit doit permettre d’identifier les professions « à risque » de faire un burn-out. Cette étude a permis le développement d’un questionnaire dit “questionnaire de Karasek” qui établit le niveau de contrainte mentale pesant sur un travailleur. Ce questionnaire est important puisqu’il est parfois utilisé pour diagnostiquer des situations à risque favorisant le burn-out, ce qui montre à quel point les notions sont parfois confondues.

Le workaholism renvoie à un investissement dans le travail -devenu obsessionnel- au-delà de ce qui est attendu, ce qui a des conséquences dans la vie privée de l’individu. C’est une situation qui peut conduire au burn-out, mais l’inverse n’est pas possible puisque l’épuisement qu'implique le burn-out ne permet plus à la personne de mobiliser les ressources nécessaires pour un surinvestissement au travail.

Cette analyse de termes nous montre que dans une certaine littérature, il y a une reconnaissance d'un trouble spécifique qu'est le burn-out. La définition du burn-out se constitue cependant beaucoup par rapport à d'autres éléments, et non pas ex nihilo. Cette position de reconnaître le burn-out comme un trouble spécifique est aussi la position de certaines associations comme France Dépression. Nathalie Manoury, représentante de cette association, indique qu’une réflexion a été portée sur ce qui différenciait le burn-out des autres troubles, notamment de la dépression. Elle conclut en disant que c'est quelque chose de distinct, et note qu’il « ne faut pas tout confondre, ne pas trop psychologiser et médicaliser les choses ».

Patrick Légeron, psychiatre et corédacteur du rapport de l’Académie de Médecine sur le burn-out affirme que la prise en charge des personnes, au regard des différentes catégories de troubles psychiques reconnus déjà existantes (dépression, troubles de l'adaptation, anxiété, stress post-traumatique) est possible. Selon lui, ce qui permettrait de considérer que le burn-out est un trouble spécifique serait de lui donner une définition médicale, liée par exemple à la présence d’un certain taux d’une hormone etc. En l'absence d'une réelle problématisation scientifique du burn-out, il juge que les outils et entités cliniques actuels sont suffisants et que le burn-out ne sera pas, à brève échéance, intégré aux classifications psychiatriques. Sur ce point en accord avec le rapporteur de la mission de l'Assemblée nationale Gérard Sebaoun, il invite à se méfier à la fois d'une banalisation du concept et d'une complexification des RPS et des facteurs de pénibilité au travail qui désserviraient les "vrais patients". C’est aussi le point de vue de Philippe Zawieja, auteur d’un ouvrage sur le burn-out et chercheur à l’école des Mines. Pour lui, le burn-out se manifestant de manière trop différente à chaque fois, il est impossible d'utiliser la notion pour définir un diagnostic qui serait spécifique. Il met en avant des symptomatologies qui se superposent notamment avec la dépression et les troubles de l'adaptation, tout en reconnaissant des spécifités au cas de burn-out.

Marqueurs biologiques et burn-out
Peu de recherches sont menées sur les marqueurs biologiques qui pourraient détecter le burn-out chez les individus. L’étude de Toker et al. (2012) établit une relation entre burn-out, dépression, anxiété et inflammation : tous ces troubles seraient en fait liés à des marqueurs biologiques tels que la protéine C-réactive et les fibrinogènes . Les taux de ces deux marqueurs sont élevés pour les patients dépressifs et atteints de burn-out, ce qui renforce la confusion entre les deux syndromes, déjà existante du fait de symptômes phénotypiques similaires (fatigue, cynisme, détachement face au travail, troubles du sommeil…).
La différenciation entre burn-out et dépression pourrait se faire à partir du taux de cortisol, selon certains chercheurs comme Sonia Lupien de l’Université de Montréal et Robert-Paul Juster du Centre de recherche Fernand-Seguin.
Cortisol : hormone stéroïdienne sécrétée par la glande surrénale, surnommée “hormone du stress” ; elle permet de réguler les cycles jour/nuit au repos (cycles circadiens) et elle permet à l’organisme de réagir en cas de stress (élévation de la charge allostatique qui renvoie au lien entre cortisol et systèmes biologiques).
Des études ont ainsi montré que le taux de cortisol est élevé chez les personnes souffrant de dépression alors qu’il est faible chez les personnes atteintes de burn-out (on remarque un épuisement des glandes surrénales par l’analyse du ratio cortisol/DHEA, la déhydroépiandrostérone). Les antidépresseurs, en ce qu’ils permettent uniquement de réduire le niveau de cortisol, ne sont donc pas efficaces pour traiter un cas de burn-out. Cette observation pourrait être une première avancée dans le domaine biologique pour montrer que le burn-out constitue un trouble psychique à part entière. Une autre piste sur le plan hormonal est de chercher l’influence du complexe hypothalamo-hypophysaire sur des patients atteints de burn-out, de dépression et de stress post-traumatique mais aucun résultat probant n’a été mis en exergue. Selon certains chercheurs, le système immunitaire serait également impliqué puisque le burn-out serait associé à l'élévation de certaines substances telles que les cytokines pro-inflammatoires.
Les médecins pourraient utiliser ces marqueurs afin d’évaluer l’état de leurs patients : taux de cortisol dans le sang, d’insuline, de protéine C-réactive, de cholestérol ou de triglycérides, mais cela est difficile à mettre en place. Les chercheurs n’ont pas encore établi un consensus sur un marqueur biologique et un diagnostic précis permettant de mettre en évidence le syndrome du burn-out. Il est donc encore impossible de distinguer les patients souffrant de burn-out et de dépression. Des études sont actuellement en cours.
Un trait non négligeable du débat autour du burn-out est ainsi le manque de connaissance médicale à son propos, tel que la définition des contours du burn-out a souvent été laissée au dialogue social et aux juristes.


L’enjeu derrière cette question est donc aussi de savoir quel est le critère de définition retenu. On a un objet, le burn-out, qui est qualifié de « médical » (étant désigné comme une « maladie », un « syndrome », un « trouble psychosocial ») sans pour autant que le critère de définition retenu soit le critère médical. Certains acteurs définissent ainsi le burn-out autant par ses causes que par ses conséquences.


Mesurer le burn-out

Le burn-out est difficile à définir et donc à mesurer puisque les acteurs mettent en avant des critères variés. C’est ainsi que le rapport du Cabinet Technologia estime qu’aujourd’hui, trois millions de personnes seraient “en risque élevé” de burn-out en France. Ce cabinet a mené une étude quantitative sur le burn-out en fonction de la catégorie socioprofessionnelle, du genre, du lieu de résidence et la taille de l’agglomération.

Conclusion du rapport de Technologia:
"Parmi l’ensemble des actifs occupés, 3,2 millions seraient en situation de travail excessif et compulsif, présentant un surengagement pathologique et connaissant un risque élevé de développer un burn out."


Ces 3,2 millions de personnes qui pourraient développer un burn-out représentaient 12% de la population active en 2014. Pour faire cette étude, Technologia s’est appuyé sur les travaux de Schaufeli (1998), l'échelle de dépendance au travail (DUWAS) et des questions de l’échelle MBI (Maslach Burnout Inventory) telles que “Vous sentez-vous émotionnellement vidé(e) par votre travail ?” ou encore “Vous sentez-vous fatigué(e) lorsque vous vous levez le matin et que vous avez à affronter une nouvelle journée de travail ?”, posées à un échantillon de 1000 salariés représentatifs de l’ensemble de la population active. Comme le souligne le député Gérard Sebaoun , plus il y a des questions ouvertes et simples, plus le biais d’erreur augmente ainsi que les réponses positives. L’étude de Technologia a eu un rôle ambivalent puisque d’un côté elle a permis de mettre sur le devant de la scène publique le burn-out et son importance et de l’autre, elle a été suivie par de nombreuses autres études quantitatives et épidémiologiques afin de déterminer son ampleur réelle.

En outre, ce chiffre a été très rapidement repris par les médias qui ont souvent fait l'erreur d'assimiler le nombre de personnes "à risque" au nombre de personnes réellement en burn-out. Par exemple, nous avons trouvé dans le journal Ker News cette affirmation, confirmée par l'interviewé, le docteur François Baumann :

Schéma-STS

D'autres acteurs avancent des chiffres sur le burn-out. L'INVS (Institut de Veille Sanitaire) estime que 480 000 salariés sont en état de souffrance psychique liée au travail, dont 7% (ce qui équivaut à 30 000 personnes) en burn-out. L'Inserm n'avance aucun chiffre mais simplement des pourcentages imprécis de la population qui serait touchée. L'Inserm s'accorde pour dire que l'utilisation du test MBI est trop vague et peut conduire à des interprétations diverses.

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"Les prévalences d'épuisement professionnel en population au travail varient beaucoup selon les études, de quelques pourcents à quelques dizaines de pourcents mais se situent le plus souvent entre 5% et 20%".

Contrairement aux autres organismes, l'INRS (Institut National Recherche et Sécurité) a une approche financière du burn-out.

"En France, le coût social du stress (dépenses de soin, celles liées à l'absentéisme, aux cessations d'activité et aux décès prématurés) a été estimé en 2007 entre 2 et 3 milliards d'euros" (étude INRS et Arts et Métiers ParisTech)

Le Centre de recherche sur les Risques et les Crises avance plusieurs chiffres clés sur le stress : il affecterait 28% des travailleurs (AESST, 2012) et 79% des managers européens (AESST, 2011). Le coût du stress est également estimé entre 1 et 3,5% du PNB selon une étude de Hoel, Sparks et Cooper, parue en 2001.

L'Académie de médecine estime quant à elle que les données ne sont pas suffisamment précises pour déterminer combien de personnes sont touchées par le burn-out aujourd'hui.

Les données épidémiologiques sur le burn-out sont à ce jour très insuffisantes, tant dans le domaine descriptif qu'analytique. Cette défaillance est la conséquence logique des difficultés à poser avec précision les limites du burn-out (rapport de l'Académie de médecine sur le burn-out).

La quantification exacte du burn-out est encore impossible aujourd’hui à cause des instruments employés : toutes les échelles qui existent font appel à l’auto-évaluation et ne sont donc pas fiables. Le député Gérard Sebaoun que nous avons rencontré a cependant conclu que le nombre de cas se situait vraisemblablement entre 30 000 et 100 000 personnes, 30 000 personnes correspondant à l’étude de l’Institut de Veille Sanitaire et 100 000 suite à l’extrapolation d’une enquête menée par l’Académie de médecine belge ( Service public fédéral Emploi, Travail et Concertation sociale, Direction générale Humanisation du travail, Recherche sur le burn out au sein de la population active belge, Bruxelles, 2011).

De plus, il est difficile de borner le burn-out au monde professionnel puisque certains experts comme Jean-Claude Delgènes estiment que le burn-out peut également toucher les étudiants. D’après le rapport de l’Assemblée Nationale, “le burn-out résulterait de l’exposition à plusieurs facteurs de risques psychosociaux, créant une situation de déséquilibre pour l’individu”, aussi variés que le célibat, la séparation, des restructurations d’entreprise… Les études ne sont aujourd’hui pas assez complètes pour définir et connaître précisément la part de ces facteurs dans l’apparition de burn-out.

Schéma-STS

Construction sociale du burn-out

Le sociologue Marc Loriol affirme que le stress, qu’il entend comme un synonyme du burn-out, varie en fonction des lieux, des époques et des métiers. La notion même de burn-out est difficile à appréhender et chaque acteur y voit des significations variées. Le stress, la souffrance au travail et les RPS sont autant de constructions sociales, ce qui signifie que ces notions ne sont pas naturelles mais modelées par des "entrepreneurs de cause". Dans son approche constructiviste, Marc Loriol distingue trois catégories socio-professionnelles : les infirmières et les métiers du “care” plus généralement, les policiers et les cadres. Il a remarqué que pour tous ces corps de métier, la catégorie du burn-out a permis de souligner les difficultés vécues au travail.

L'étude du Cabinet Technologia a également permis de mettre en exergue les catégories socio-professionnelles les plus touchées par le burn-out. Parmi elles figurent les agriculteurs, les artisans et les catégories intellectuelles supérieures.

Schéma-STS

Tout d’abord, les réflexions sur le burn-out sont nées autour des professions des soignants. C’est pourquoi les infirmières sont mieux informées sur le burn-out. On a ainsi intégré très tôt des formations pour reconnaître un cas de burn-out et le prévenir, à l'aide de brochures ou encore d'offres d’accompagnement psychologique. Au contraire, chez les policiers, dans un contexte de “préoccupation sociale croissante pour la sécurité”, des psychologues abordent les thématiques du stress mais cela se fait moins naturellement que chez les infirmières. Dans certaines entreprises, une campagne de sensibilisation sur ce thème proposée par CFE-CGC a été menée dans les années 1990 afin que les cadres soient plus à même de comprendre le stress qui est présent dans leur métier. Des formations spécifiques ont été proposées aux managers. Ces premières mobilisations, portées par divers acteurs, ont permis de reconnaître quelques formes de stress au travail. Ce phénomène a ensuite été institutionnalisé au travers d’accords collectifs comme l’accord-cadre sur le stress au travail du 8 octobre 2004 et des structures dédiées au stress comme des groupes de parole, des cabinets spécialisés (par exemple, le cabinet Technologia).

Barley et Knight (1992) révèlent l’existence d’un usage symbolique du stress chez certains groupes professionnels, afin d’accroître leur légitimité.

Mettre en avant son stress, c’est souligner la difficulté de l’activité prise en charge, l’engagement personnel important des professionnels concernés et enfin la compétence propre qu’il faut savoir mettre en oeuvre pour tenir malgré tout. (M. Loriol)

Par exemple, les infirmières parlent plus souvent du stress que les médecins car leur légitimité est moins importante. Souligner le stress c'est insister sur les difficultés vécues au travail et donc l'investissement et les compétences qu'il faut pour les surmonter. Elles ont également plus facilement accès à un soutien psychologique que dans d'autres professions. Les professionnels dont la légitimité est mieux établie ont plus tendance à exprimer leurs problèmes en termes « d’insatisfaction au travail » qu’à travers la plainte de stress, explique Marc Loriol . De même, pour les cadres, être étiqueté comme un salarié stressé n’est pas forcément négatif puisqu’il s’agit d’une “maladie des combattants”. La reconnaissance du burn-out est liée à leur identité professionnelle et c'est un qualificatif plus valorisant que les troubles dépressifs, par exemple. Au contraire, pour les policiers, le burn-out est perçu comme un signe de faiblesse. Lorsqu’un salarié paraît être en burn-out, on lui retire son arme de service et il est peu à peu exclu du groupe. Ainsi, nous avons un concept qui prend à son origine des significations différentes dans des contextes particuliers, alors qu'aujourd'hui le terme de burn-out est employé pour toutes les professions pour désigner à peu près n'importe quelle situation de mal-être au travail, si bien que cette approche constructiviste finit par donner au burn-out une image volatile, d'un mot vide de sens, alors qu'il n'en est rien.

Même si le burn-out est une construction sociale qui dépend de la gestion collective du terme par un groupe, il ne s’agit en aucun cas de minimiser le mal-être. En revanche, les raisons de cette souffrance sont à chercher, explique Loriol, dans la manière dont les difficultés sont gérées, par le recours notamment à des entités pathologiques comme le burn-out, dans un milieu social et professionnel particulier, chaque milieu ayant "ses propres formes légitimes et reconnues pour dire le malaise et les insatisfactions". Nous voulions rapprocher à cet égard ce besoin de légitimité des infirmières par exemple à un témoignage que nous avons reçu expliquant : "Je suis en arrêt longue durée tout cela pour l’erreur d’aimer son travail, et de s’investir. On m’a reproché de vouloir de la reconnaissance, puisque mes parents sont venus en France, ont perdu leurs valeurs et leur identité, et qu’il était normal que les enfants soient en recherche de reconnaissance. Voila le détonateur de ma descente en enfer, le dénigrement de la hiérarchie". Ainsi, cette vision du burn-out, comme quête de légitimité, lorsqu'elle est élargie à l'ensemble des professions, peut être utilisée pour amoindrir la réalité et la souffrance parfois des travailleurs dans leur activité.

Le burn-out peut être un instrument mobilisé par différents acteurs. D’un côté, le risque de reconnaître le burn-out comme un trouble spécifique serait d’accroître considérablement le nombre de personnes touchées. L’ auto-diagnostic de burn-out pourrait être une entrave à sa reconnaissance puisque tous les salariés s’auto-définiraient comme étant touchés par cette forme de souffrance, d’autant plus s’il est perçu plus favorablement que d’autres troubles comme la dépression. La performativité liée à la reconaissance du burn-out comme une maladie est à prendre en compte pour comprendre l'étendue des débats. La psychiatre Valérie Jurion, avec qui nous avons pu échanger par mail, estime que l'auto-diagnostic est surévalué "dans un contexte de pathologie anxieuse ou dépressive sur des troubles de la personnalité chez des patients qui ont une certaine tendance à la victimisation et qui trouvent plus facile d'attribuer l'étiologie de leur mal être aux conditions de travail plutôt que de se pencher sur un vrai travail d'introspection sans doute plus douloureux". Selon elle, l'amélioration des conditions de travail n'est pas essentielle puisque le burn-out serat lié intrinsèquement à l'individu.

D’un autre côté, Patrick Légeron pense qu’on pourrait ainsi arriver à une "psychiatrisation de toute détresse" contre laquelle il met en garde car cette "banalisation du mal" (Zawieja) desservirait les vrais patients. Le sociologue Pascal Cathébras (1991) développe l’idée que comme la neurasthénie, le "mal du siècle" précédent, ou le “syndrome des yuppies” (ou syndrome de fatigue chronique), le burn-out serait une nouvelle invention linguistique qui vise uniquement à éviter la psychologisation de la souffrance et éviter d’accuser les individus et à dramatiser la souffrance au travail, le "fardeau de l'homme moderne". Or, d’autres causes sont invoquées dans le burn-out comme l’environnement de travail et l’organisation des entreprises. Selon Pascal Cathébras, des facteurs culturels et socio-politiques peuvent expliquer en partie le succès de la notion de burn-out. Tout d’abord, le fait que la notion de burn-out soit issue des sciences sociales et non de la médecine empêche sa reconnaissance médicale. Les symptômes attribués à cette notion ne lui sont en outre pas spécifiques. Il pose un jugement catégorique sur le fait qu’un salarié touché ne renonce pas à son travail et persiste.

Cette hypothèse fait avant tout du burn-out une pathologie du narcissisme


Pascal Cathébras relève la "connotation valorisante" attachée au burn-out, mettant en valeur le salarié dévoué qui veut bien faire son travail. Ainsi, les autodiagnostics sont selon lui fréquents, tout particulièrement pour certaines professions (profession de soins, cadres). Cela démontre selon lui toute la perspective sociale de cette notion : le burn-out permettrait d’une part de nier un problème psychopathologique médical. D’autre part, le fait que ce mot soit utilisé essentiellement par des personnes non-médecins prouve que la notion est démédicalisée et relève d’une réalité sociale. La notion de burn-out servirait alors à attribuer un diagnostic à un mal-être diffus de manière socialement acceptable pour la personne touchée. Mettre un mot sur ce malaise permettrait alors une mobilisation sociale à grande échelle : utiliser le mot « burn-out » permet de le définir socialement.

En outre, s'il indique que le mal-être ou le malaise des travailleurs qui souffriraient de burn-out a le droit d'être entendu, Philippe Zawieja invite à la prudence en soulignant une contradiction, soulevée également les députés lors des auditions de l'Assemblée Nationale : aujourd’hui, dans les enquêtes sur la satisfaction au travail, 80% ou plus des salariés déclarent trouver de l’épanouissement dans leur travail et pourtant ils semblent être de plus en plus nombreux à connaître des pathologies telles que l’épuisement, le stress, la dépression. En effet, selon les estimations, le burn-out concerne entre 5 et 10 % de la population active, ce qui signifie – appuie Philippe Zawieja – que 90 à 95 % des gens en sont préservés, et depuis plusieurs années, les sondages montrent avec stabilité que plus des trois quarts des Français se disent heureux au travail, malgré un discours dominant qui tendrait à nous montrer le contraire. C'est pourquoi le sociologue invite à démystifier ce concept de "burn-out" et à ne pas se livrer si vite à un discours catastrophiste et dénonciateur, comme peuvent le faire les médias ou l'opinion publique, qui amène à la banalisation et pollue un débat de fond sur la reconnaissance et la prévention dans lequel se multiplient les statistiques toujours plus alarmantes (1 salarié sur 9 pour Technologia, jusqu'à 50% chez les soignants, ...). Il explique à cet égard : "Le problème, c’est qu’à force d’entendre la souffrance au travail montée en épingle on finit par croire que la réalité du monde du travail est ainsi, qui maltraite les gens et les pousse au suicide…".